Touche-moi

Sophie Bueno-Boutellier

12.02.21 — 16.05.21

La Friche la Belle de Mai, Marseille

Avec la collaboration de Caetano et 
la participation de Won Jin Choi et La Gousse

Curateur : Cédric Aurelle
Production : Fræme

Exposition ouverte aux professionnels, sur rendez-vous, du mercredi au vendredi de 13h à 17h30

Merci de réserver votre visite via ce formulaire ou par téléphone au 04 95 04 95 36 (permanence téléphonique du jeudi au vendredi de 10h à 12h)

Serait-il possible de renaître à la vie ? Naître une deuxième fois, mais naître adulte et plonger dans un monde singulier sans avoir eu le temps d’en apprendre la langue, les usages ou les représentations… Envisager le monde à fleur de peau, afin d’en ressentir la réalité brute et s’en laisser pénétrer, sans filtres d’interprétation et débarrassé·e de sa carapace de protection. Une autre manière de « faire le vide pour rendre possible toute expérience » ainsi que l’écrit Emmanuele Coccia dans ses Métamorphoses. C’est à cette expérience proche de la vie que nous invite Sophie Bueno-Boutellier avec Touche-moi.

Touche-moi, c’est au commencement un verbe, un souffle et une caresse. Non pas un impératif théologique mais une parole sans sujet déterminé, sans je discursif mais avec un moi transitif dans lequel se fondront celles et ceux qui voudront en faire l’énoncé ou la lecture afin d’en ressentir la profondeur tellurique et prendre en charge son principe cosmogonique au cœur duquel se situe la question de la relation. Touche-moi suggère en effet la continuité d’un soi dans autant d’individus, esprits, animaux, substances minérales ou organiques et leurs multiples formes de vie en gestation dans l’océan primordial que l’artiste installe dans la Tour Panorama de la Friche la Belle de Mai.

« La mère est […] en réalité un substitut partiel de l’océan »[1] et c’est dans une gigantesque matrice aquatique s’ouvrant sur la rade de Marseille et les quartiers nord de la ville, que Sophie Bueno-Boutellier plante à la manière d’algues en flottaison d’immenses toiles peintes produisant un sentiment d’infini océanique articulant non pas tant un parcours didactique jalonné de vérités immuables que des chemins intuitifs propices aux interactions affectives.

Venant de pratiques ancrées dans le sol, liées à la sculpture et à l’installation, Sophie Bueno-Boutellier envisage la peinture comme une manière de refonder son ethos artistique depuis son installation à Marseille en 2018. Dans un mouvement d’élévation verticale, elle engage tout son corps dans la peinture, peignant à mains nues dans un contact direct avec la toile. La peau joue ici un rôle fondamental non seulement comme surface d’adhérence des pigments colorés mais aussi comme zone tactile, poreuse aux éléments extérieurs comme aux grains de la toile. Cette membrane pénétrée par les vibrations cosmiques devient l’espace transactionnel par lequel sont exsudées les humeurs biologiques et exultées les manifestations animiques qui traversent les corps en transe. Je me perds et me répands… je suis l’écho de ton eau s’intitulait d’ailleurs son exposition réalisée à la Galerie Joseph Tang à Paris l’été dernier qui, telle une résurgence humorale, refait surface dans Touche-moi au travers de sa forêt de toiles océaniques. Elles y suintent et y répandent leurs eaux colorées en flaques salines, comme autant de pertes avant-coureuses d’une nouvelle venue au monde en forme de soulèvement poétique.

L’élan chorégraphique par lequel Sophie Bueno-Boutellier engage tout son corps dans la peinture trouve par ailleurs son ressort dans une pratique de la méditation et du yoga Tandava. En articulant l’assise méditative à la spontanéité du mouvement, l’artiste canalise les énergies cosmiques sous l’impulsion desquelles elle enduit les surfaces de toiles dont les variations colorées révèlent l’intensité. Ces énergies sont aussi celles qui président à la production de céramiques à laquelle l’artiste s’est initiée récemment et qui viennent ponctuer l’exposition. Dans ce retour au modelage, elle a substitué au traditionnel tour de la potière l’action du souffle comme principe vibratile permettant le tournage de la terre : c’est à l’écoute de la musique des origines qu’elle façonne et met en forme la matière primordiale. L’artiste poursuit ici le geste de Gaïa, un principe métamorphique animé par le souffle.

Mais la puissance tellurique contenue dans ce geste ne trouve-t-elle pas son prolongement le plus décisif dans le séisme émotionnel qu’invoque Sophie Bueno-Boutellier, cette invitation à l’interaction faite aux ami·e·s, aux étranger·e·s, aux regardeur·se·s et autres inconnu·e·s à toucher ? « Touche-moi » prend en effet à revers  le « Noli Me Tangere » (Ne me touche pas) adressé par le Christ à Marie-Madeleine. Là où une certaine exégèse chrétienne a voulu voir le rejet de la femme tentatrice en général et de la prostituée impure en particulier tel que formulé par le Christ, celui qui était partagé entre la terre et le ciel rappelait en fait par sa propension émotionnelle et son caractère affectif sa nature profondément humaine, enjoignant Marie-Madeleine à le laisser néanmoins obéir à l’attraction céleste : « ne m’émeus pas. » Aussi cette « prière de toucher » que formule l’artiste apparaît-elle par contraste tel un appel à l’émotion comme manière immanente de réaliser sa condition humaine en tant qu’entité en relation avec l’ensemble du vivant, un ensemble que chacun·e contient déjà en soi.

Le travail de Sophie Bueno-Boutellier revêt ainsi une dimension résolument mystique que renforce l’élévation cathédrale de l’espace d’exposition de la Tour Panorama qu’elle transforme en moment de communion collective. Touche-moi fournit en effet l’occasion de repenser le principe exposition à l’aune des changements anthropologiques majeurs que nous connaissons actuellement en remettant la relation à l’autre au centre des enjeux. À l’aide de plusieurs complices venant d’univers très différents, Touche-moi va en effet se déployer sur quatre mois sans vernissage ni finissage mais dans une temporalité aux intensités variées, à la manière d’un espace habité dans lequel on pourra danser, boire, manger, chanter… et s’émouvoir.

Cédric Aurelle

1 – Sándor Ferenczi, cit. par Emmanuele Coccia in Métamorphoses.

La Friche la Belle de Mai, Marseille

With the collaboration of Caetano and
the participation of Won Jin Choi and La Gousse

Curated by Cédric Aurelle
Production: Fræme

Exhibition open to professionals, by appointment, from Wednesday to Friday from 1 to 5.30 pm.

Thank you for booking your visit via this form or by phone at 04 95 04 95 36 (phone permanence from Thursday to Friday from 10am to 12pm)

Could it be that we have access to life a second time? Being reborn, but being born as an adult and sink into a singular world with no time to learn its language, its customs or its representations… Sensitively considering the world, to feel its brutal realness and let it penetrate inside with no interpretation filters and free from its protection shell. Another way of “emptying out to make any experiment possible” as Emmanuele Coccia writes in Métamorphoses. With Touche-moi, Sophie Bueno-Boutellier invites us to this very experience close to life.

At the beginning, Touche-moi, is a verb, a blow and a caress. Not a theological imperative but a word with no determined subject, no discursive I but a transitive me in which will melt the ones who wish to pronounce or read it in order to feel its telluric depth and to take over the cosmogonic principle at the heart of which is located the question of the relation. Touche-moi indeed suggests the continuity of oneself in as many individuals, spirits, animals, mineral or organic substances and their various forms of living in gestation in the essential ocean installed by the artist in the Tour Panorama of la Friche la Belle de Mai.

The mother is […] in reality a partial substitute for the ocean” 1 and it is in an enormous aquatic matrix opening on Marseille harbor and the Northern neighborhoods of the city, that Sophie Bueno-Boutellier plants vast painted canvas like floating seaweeds, resulting in a feeling of oceanic infinity articulating not so much a didactic path punctuated with unalterable truths but some intuitive lanes suitable for affective interactions.

Coming from practices rooted in the ground, linked to sculpture and installation, Sophie Bueno-Boutellier regards painting as a way to rebuild her artistic ethos ever since she moved to Marseille in 2018. In a movement of vertical elevation, she engages her whole body into the artwork, painting with her bare hands directly in contact with the canvas. The skin plays a fundamental part here not only as the surface of grip for colored pigments but also as a tactile zone, porous to outside elements like the grain of the canvas. This membrane penetrated by the cosmic vibrations becomes the transactional space through which the biological humors are exuded and the spiritual expressions going through our bodies in a trance are exulted. Besides, Je me perds et me répands… je suis l’écho de ton eau (I am losing myself, I am spreading myself… I am the echo of your water) was the name of her show at the Joseph Tang gallery in Paris last Summer which, as a humorous upsurge, resurfaces in Touche-moi through her forest of oceanic canvas. They seep in there and spread their colored waters in salted puddles, as many precursory losses to a new coming to the world in the form of a poetic uprising.

The choreographic impulse through which Sophie Bueno-Boutellier engages her whole body in the painting also finds its energy in the practice of meditation and Tandava yoga. By articulating the seating position for meditation with the spontaneity of gesture, the artist channels the cosmic energies under the impetus of which she covers the surfaces of the canvas and their intensity is revealed by colored variations. Those energies also supervise the production of ceramics to which the artist introduced herself recently and punctuate the exhibition. In this return to modelling, she substituted to the traditional pottery kiln the action of blowing as a vibrating principle allowing the wheeling of the soil: it is by listening to the music of the origins that she shapes and gives form to the primordial material. The artist here follows the movement of Gaia, a metamorphic principle animated by breath.

But does not the telluric power in this movement find its most decisive extension into the emotional earthquake invoked by Sophie Bueno-Boutellier, this invitation to interact towards friends, strangers, viewers and other unknown persons to touch? Touche-Moi indeed takes in reverse the « Noli Me Tangere » (Do not touch me) addressed by the Christ to Marie Magdalene. Where a certain Christian exegesis chose to read the rejection of the temptress woman in general and the impure prostitute in particular as it is formulated by the Christ, the one who was split between the earth and the sky recalled through his emotional inclination and his affective character his deeply human nature, however commanding Marie Magdalene to let him comply to the celestial attraction: “do not stir me.” This “prayer of touching” « please do touch » formulated by the artist appears by contrast like a call for emotion as an immanent way to achieve her human condition as an entity in relation with living things, an ensemble contained in each of us.

Sophie Bueno-Boutellier’s work undoubtedly holds a mystical dimension, heightened by the cathedral elevation of the exhibition space of la Tour Panorama that she transforms into a moment of collective communion. Touche-moi truly is the occasion to rethink the principle of an exhibition as a result of the current major anthropologic change we are experiencing by putting the relation to others at the core of what is at stake. With the help of several companions coming from various backgrounds, Touche-moi will indeed develop through four months with no opening or ending event but in a temporality with variable intensity, it will be an inhabited space in which one can dance, drink, eat, sing… and be moved.

Cédric Aurelle

1 – Sándor Ferenczi, mentioned by Emmanuele Coccia in Métamorphoses

 

Photos : Aurélien Mole

 

Sophie Bueno-Boutellier (1974, Toulouse) a étudié à la Villa Arson au début des années 2000. Elle est représentée par les galeries The Approach à Londres et Freymond-Guth Fine Art à Bâle et New-York. Ses récentes expositions personnelles comprennent, « Le Don de Gaïa » présentée en 2017 à la Galerie The Approach à Londres, « La ritournelle du peuple des cuisine » à la Fondation d’entreprise Ricard, « They sing a song only you can hear » à The Approach ; « Let me steal this moment from you now » chez Freymond-Guth en 2013, « C’est à crier tellement c’est bleu » chez Circus, Berlin (2012); et « Pensée Sauvage » au Kunstverein de Langenhagen en 2011. Elle a aussi participé à de nombreuses exposition de groupes, notamment « White Noise », à la Kunsthaus Glarus et « Rotrixagatze » chez On Stellar Rays à New York en 2015. « DIZIONARIO DI PITTURA » chez Francesca Minini à Milan et « Occupy Painting », organisé par Max Henry à Autocenter à Berlin en 2014. Puis en 2012 « Archéologie(s) », organisé par Aurélie Voltz au Musée du château des ducs de Wurtemberg de Montbéliard; et « The Possessed » à Triangle Marseille.

Sophie Bueno-Boutellier (1974, Toulouse) studied at the Villa Arson in the early 2000s. She is represented by the galleries The Approach in London and Freymond-Guth Fine Art in Basel and New York. The paintings and installations of Sophie Bueno-Boutellier present themselves as harmonious and minimal compositions in which the colours invite meditation. Sophie Bueno-Boutellier’s work has been exhibited for a decade in France and abroad.She is represented by Gallery The Approach in London.Her recent solo exhibitions include: “Let me steal this moment from you now”, Freymond-Guth Gallery (Zurich, 2013), “The Don of Gaïa”, The Approach (London, 2017), “La ritournelle du peuple des cuisines”, Fondation d’entreprise Ricard (Paris, 2017) and “Je me perds et me répands… Je suis l’écho de ton eau”, Galerie Joseph Tang (Paris, 2020).

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